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Sur les traces de Klaus Barbie

La Seconde Guerre mondiale a pris fin il y a septante-cinq ans. L’une de ses plus sinistres figures, Klaus Barbie, demeure pourtant bien présente en Bolivie. Reportage dans les pas du «boucher de Lyon».

VENDREDI 17 JUILLET 2020 CAMILLA LANDBØ , LA PAZ (lecourrier.ch)

La Paz, capitale d’une Bolivie chaotique, propice à la planque d’un des pires fugitifs du nazisme. CAMILLA LANDBO

Au cœur de la ville, entre les hommes d’affaires pressés, les amoureux qui s’embrassent sur les bancs et les indigènes en robe colorée, il flânait souvent sur la promenade. On dit qu’il y marchait et bavardait parfois pendant des heures. Lui, Européen blanc, dont tout le monde se souvient comme d’un homme bien habillé et très amical – jusqu’à aujourd’hui. Il a vécu en Bolivie pendant trente-deux ans. La plupart de ces années, il les passe ici, dans la ville de La Paz, dans les Andes. A 3600 mètres. Si près du ciel – lui qui a poursuivi tant de gens jusqu’en enfer, même ici. Klaus Barbie alias Klaus Altmann. Le boucher de Lyon. Le vieux nazi. On ignore par où commencer l’histoire de ce monstre allemand. Par exemple, Barbie, l’adolescent, animé d’un grand zèle religieux qui voulait devenir prêtre? Qui se souvient de ses dernières années passées avec son père tyrannique et alcoolique à Trèves comme d’une «période de terrible souffrance». Ou avec Barbie, le jeune homme qui aimait la ponctualité, l’ordre et la camaraderie et qui a rejoint les Jeunesses hitlériennes en 1933? Ou le Barbie qui a fait carrière chez les Nazis? Qui a finalement été nommé chef de la Gestapo dans la ville française de Lyon et a pris le commandement en 1942 avec les mots «Je suis venu pour tuer». Ou encore Barbie, respectivement Altmann, devenu l’homme des missions spéciales en Bolivie? Un homme, avec deux noms de famille. Avec deux vies. La première en Europe. La seconde en Amérique du Sud.


Employé par un Juif

Le souvenir de Ricardo Ragendorfer remonte à une soixantaine d’années. «Il avait demandé à mon père de me confier à lui pour une courte période. Barbie m’a emmené au magasin du village le plus proche, où il m’a acheté des bonbons.» L’homme qui aime les enfants travaillait pour le vieux Ragendorfer. «Mon père et ma mère étaient tous deux des juifs qui avaient fui les nazis», raconte Ricardo. La Bolivie était l’un des rares pays à délivrer des visas aux israélites fuyant l’Europe. La jeune famille aux racines autrichiennes vivait dans les Yungas, dans la jungle bolivienne, non loin de La Paz.

Les Américains décident d’aider Barbie à s’échapper

Seconde Guerre mondiale: Lyon est occupé par les Allemands. Le SS-Obersturmführer Klaus Barbie y est envoyé en 1942. Sa tâche principale: persécuter et contribuer à l’extermination des juifs et des résistants français. Sa spécialité: les méthodes de torture brutales. Avec une joie sadique, le chef de la Gestapo, Barbie, interroge les prisonniers. Des milliers de personnes sont torturées ou déportées. Bien vite, on le connaît comme le «boucher de Lyon». Mais à ce moment-là, les Alliés approchent et bientôt la France va être libérée des Nazis. En 1944, Barbie s’enfuit en Allemagne. Errant dans ce pays déchiré par la guerre, il est même promu au rang de SS-Hauptsturmführer. Enfin, la guerre s’achève au printemps 1945. Peu avant, Barbie enlève son uniforme SS et se cache. Pour survivre, il vend des cigarettes et du beurre au marché noir. Un réseau clandestin de vieux Nazis se forme, qui s’entraident. Les autorités françaises sont à la recherche de Barbie. Dans les années suivantes, ils le condamneront à plusieurs reprises à mort par contumace.

Un Allemand si ponctuel

«Eh bien, le gérant de la scierie de mon père était un Allemand très ponctuel», se souvient Ricardo Ragendorfer, aujourd’hui journaliste renommé en Argentine. «J’avais 3 ans, il me portait parfois dans ses bras ou me prenait par la main.» Peu de temps après, la famille juive s’installe à Buenos Aires. La scierie dans la jungle a été vendue. Ragendorfer se souvient encore très bien de ce moment, lorsque des années plus tard, sa mère a ouvert un journal, a vu la photo du boucher de Lyon et s’est exclamé avec surprise: «Mais c’est le gérant de la scierie!» «Mon père est devenu pâle», dit l’homme aujourd’hui âgé de 62 ans. Sans cela, Barbie serait resté le «gentil tío Klaus (oncle Klaus)».

La chance du fugitif allemand: sa rencontre, en 1948, avec les services secrets américains à Augsbourg, en Allemagne, grâce à ses amis nazis. Il est engagé. La mission de l’agent Barbie consiste à fournir des renseignements pour aider à combattre l’ennemi connu sous le nom de «communisme». Les Américains savent qu’il est recherché en France. En 1951, l’ancien Nazi finit par devenir gênant. Ils ne veulent plus de lui sur leur liste de paiement au cas où il serait démasqué. Et maintenant? Que faire d’un agent indésirable qui en sait trop? Les Américains décident d’aider Barbie à s’échapper – grâce à ce qu’ils appellent la «ligne des rats». Sous la protection des Etats-Unis et avec l’aide de l’Eglise catholique, de nombreux Nazis recherchés ont été introduits clandestinement sur cette route vers l’Amérique du Sud.

Barbie obtient un nouveau passeport, une nouvelle identité: Klaus Altmann. Avec sa femme et ses deux enfants, il traverse les Alpes jusqu’à Rome. Depuis la capitale italienne, ils partent en direction de la ville portuaire de Gênes et rallient directement l’Amérique du Sud. Via Buenos Aires, puis par voie terrestre jusqu’en Bolivie – sa nouvelle maison.

Le pays idéal

La Bolivie. C’est encore aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Les combines y règnent plus que l’Etat. Le pays idéal pour s’installer et rester inconnu.

Après un court séjour à La Paz, il se rend d’abord dans les Yungas pendant quelques années, où il vit avec sa famille dans une cabane en bois et travaille donc comme gérant de scierie. Plus tard, il écrira à propos de cette époque: «Jungle lointaine et étendue, coupée du monde, pas de journaux, pas de radio, rien. C’était le bon endroit pour me remettre des difficultés de la guerre et de l’après-guerre.»

«Oh, Banzer, c’était un cochon», dit le petit homme maigre. Il secoue la tête et met son visage dans ses mains comme un homme qui souffre. José* était général pendant le régime militaire sanglant du dictateur d’origine allemande Hugo Banzer (1971-1978). Aujourd’hui, José a 76 ans, il est à la retraite. Ivre, dans ce petit bar de La Paz, il déclame: «Vous voyez, un vrai porc! Un menteur, un lâche. Je regrette tellement de l’avoir soutenu à l’époque», dit José, en buvant une autre bière Corona. Il est passé minuit. Et Klaus Barbie? «Bien sûr, je le connaissais. Barbie travaillait en étroite collaboration avec Banzer.»

L’Allemand ne supporte plus l’isolement de la jungle, pleine de moustiques. Il s’installe à La Paz où se trouve l’école allemande pour ses enfants et le club allemand pour lui. Un club où après la guerre – au moins jusque dans les années 1960 – les juifs ne sont pas admis. Un lieu où le discours nazi et les saluts hitlériens peuvent être tout à fait normaux. Pas étonnant que quelqu’un comme Barbie y soit bien accueilli. Avec le soutien de vieux Allemands et d’hommes d’affaires, il établit rapidement des contacts avec des politiciens et des militaires. Bientôt, des dictatures sanglantes ravageront le pays, entre 1964 et 1982.

Au service de Banzer

«Barbie est arrivé en Bolivie très bien entraîné, il avait déjà appris à torturer et à tuer en Europe», dit José. Il gémit et se couvre à nouveau le visage avec les mains. Il a l’air en vrac. Mais surtout, il ressemble à quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille. «Barbie en savait plus que nous, alors il nous a livré ses enseignements, à nous, les Boliviens.» José regarde attentivement la petite scène du bar. Un chanteur vieillissant, avec une coupe à la Elvis Presley, chante des chansons d’autrefois. Lorsqu’elles sont en espagnol, José de temps en temps se met à chantonner. Puis il poursuit: «Lorsque Banzer recevait la visite de gens, d’autres politiciens, d’hommes d’affaires, de journalistes, Barbie se tenait derrière lui, derrière un mur, invisible pour les invités. Barbie devait les observer. Quand ils partaient, il disait au dictateur «qui éliminer et qui épargner». «Ooooh!», se lamente José avant de reprendre une gorgée de bière.

Quelques jours plus tard, José rejettera tout ce qu’il a dit ce soir-là dans le petit bar. Il ne sera pas le seul à se rétracter. Et presque tous ceux qui ont parlé de Barbie insisteront pour ne pas être cités nommément.

Dans tous les coups

La Paz, ville andine en forme de chaudron avec une population d’environ 800 000 habitants. Avec d’innombrables petites maisons simples construites sur les pentes raides. Une ville qui semble immense. Mais ce n’est pas le cas. Les gens se connaissent. Cela concerne les différents groupes culturels qui évoluent dans des mondes parallèles. Les indigènes vivent principalement sur les pentes. Les classes les plus aisées ont tendance à peupler le centre et la Zona Sur – la partie sud de la ville, plus chaude, moins élevée. Dans ce petit monde de politiciens, de militaires, de gens cultivés, pour la plupart blancs, pour la plupart riches, tout le monde se connaît. C’est pourquoi personne ne veut en savoir trop, personne ne veut être considéré comme un traître, personne ne veut être vulnérable.

Il est impliqué dans la préparation des coups d’Etat, dans l’élimination des opposants, dans la torture, dans le trafic d’armes

Ainsi, lorsque la situation devient brutale en Bolivie, Barbie, alias Altmann, a toujours les mains dans le cambouis. Il est impliqué dans la préparation des coups d’Etat, dans l’élimination des opposants au régime, dans la torture, dans le trafic d’armes. Il aide même à organiser la chasse à la guérilla du Che Guevara dans le Chaco bolivien. Il conseille les forces armées sur la manière de tendre une embuscade au révolutionnaire argentin, finalement abattu sur ordre de la CIA en 1967. Le pouvoir et l’influence de Barbie sont considérables. Il a libre accès au palais présidentiel. En 1980, il reçoit même un grade militaire honorifique: lieutenant-colonel. Cette année a lieu le dernier coup d’Etat. Le général Luis García Meza établit une narco-dictature – c’est ainsi qu’on la nommera plus tard parce que les militaires ont gagné beaucoup d’argent grâce au commerce de la drogue. García Meza apporte des millions de dollars en Suisse. Barbie est impliqué dans la violence massive et le trafic de drogue.

Toujours la haine des juifs

«Barbie était mon ami.» Il le rencontrait régulièrement à l’époque, raconte Aziz*, qui avait environ 20 ans dans les années 1980. Avec Barbie, il buvait un café dans le centre-ville ou se promenait sur la promenade du Paseo del Prado. Aziz est un homme mince, grisâtre, le regard entêtant, aux facettes sombres. Il est assis dans un café de la Zona Sur. Il est marié à une femme très riche de la classe supérieure bolivienne. Aziz prend une gorgée d’espresso, il réfléchit un peu, mais préfère finalement ne pas parler de Barbie plus longtemps. Et puis, si, quand même, il ajoute: «Eh bien, nous avons parlé des juifs. Je suis Palestinien», dit-il avec un regard plein de sens, en attendant un peu. «Croyez-vous vraiment qu’il y a eu six millions de juifs tués pendant le national-socialisme?» Il doute de ce chiffre. Quand Aziz parle, la colère scintille dans ses yeux. «Je n’ai jamais pu visiter la maison de ma famille à Jérusalem. Je n’y ai pas accès, les juifs y vivent maintenant.»

Même si Barbie fait des affaires avec les juifs de Bolivie, son aversion pour eux ne changera jamais. Et, comme le veut le destin, c’est un couple juif qui finit par l’attraper. Beate et Serge Klarsfeld reconnaissent le vieux Nazi sur une photo prise lors d’une réunion avec des hommes d’affaires au lac Titicaca. Le couple franco-allemand veille à ce que cette nouvelle soit relayée par les médias: en Bolivie, en France, en Allemagne, partout. Au début, l’armée lui offre sa protection et ne le livre pas. Mais une fois la démocratie rétablie, la dernière heure du fugitif Barbie sonne. En 1983, lors d’une action de nuit dans le brouillard, l’homme de 69 ans est mis dans un avion par les nouveaux politiciens et livré à la France.

Louer la voiture à Barbie

«Mon oncle était Allemand. Il m’a raconté comment Barbie – quand il était ivre – s’asseyait au piano du club allemand et jouait et chantait en français», raconte Ramón*. C’est un matin ensoleillé à La Paz, l’homme d’affaires chic prend son petit déjeuner dans un restaurant de la Zona Sur. En réalité, il est assis là parce qu’aujourd’hui, il va montrer la Coccinelle VW de Barbie. Il l’a garée juste au coin de la rue. «Barbie prétendait qu’il ne connaissait pas un mot de français. Et si vous lui en parliez après une grande soirée, il feignait de ne pas le comprendre.» Le cousin de Ramón était également ami avec le vieux Nazi. Le militaire a même été le bras droit de Barbie pendant un certain temps. Juste après la dernière dictature, le cousin a été retrouvé dans sa ferme criblé de balles. «La vengeance avait été consommée.»

Ramón appartient à une famille bien établie de La Paz. Lorsqu’il termine son opulent petit-déjeuner, il montre la Coccinelle dans laquelle Barbie a un temps circulé dans les rues de la ville andine. La voiture était blanche, Ramón l’a fait peindre en jaune. «Je la loue encore et encore, pour des publicités ou pour des mariages», dit ce corpulent quinquagénaire. «C’est la seule Coccinelle de Bolivie avec un toit rétractable, c’est pour ça.» Plus encore: «Un musée à Lyon voulait m’acheter l’auto.» Mais il n’a pas voulu le vendre. Est-il fier de cette voiture historique? «Non, je ne peux pas être fier de posséder la voiture d’un criminel», salue-t-il et ajoute: «J’ai beaucoup d’amis juifs.»


La Coccinelle de Klaus Barbie, seule décapotable du genre en Bolivie, circule encore à La Paz, louée pour de grandes occasions. Ramon reste ambivalent pendant cette conversation. Il est heureux d’annoncer qu’il possède à la fois les papiers originaux du véhicule et le permis de conduire de Barbie. Ramón a rencontré le vieux Nazi en 1980, juste brièvement. Lorsqu’il a acheté la Beetle, Barbie, alors âgé de 66 ans, devait être présent lorsqu’il signait les papiers. Chez le notaire. «Il avait l’air d’un vieil homme fragile, il ne disait presque rien, il évitait la publicité», dit Ramón, «il avait probablement déjà une prémonition de ce qu’il allait devoir affronter».



Jugé et mort à Lyon

Klaus Barbie sera jugé à Lyon. Trente-sept jours de procès. Les victimes racontent ce que l’ancien chef de la Gestapo leur a fait. Barbie est absent à de nombreuses audiences du procès. Quand il assiste au procès, il est taciturne, silencieux. Il répète généralement sa phrase standard: «Je n’ai rien à dire.» Les crimes s’égrènent: pendant les vingt et un mois où Barbie a été à la tête de la Gestapo à Lyon, il y a eu 14 311 arrestations, 7591 déportations et 4342 exécutions dans la ville. Cependant, Barbie est devenu mondialement connu pour la déportation de 44 enfants juifs âgés de 3 à 13 ans. Ces petits Français, Belges, Allemands, Autrichiens et un Polonais se sont cachés dans une maison d’enfants dans un village près de Lyon. Barbie va les chercher et les envoie à la mort dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

En 1987, Barbie est condamné à la prison à vie. Il n’a jamais montré de remords. Au contraire, il trouve son emprisonnement injuste et se qualifie de «pauvre diable». Il meurt d’un cancer en 1991, à l’âge de 77 ans, en prison.

Il reste les témoignages des résistants français et des juifs qui ont survécu: «Barbie est un animal sauvage. Il m’a interrogé pendant dix-neuf jours d’affilée. Il m’a torturé. Quand il en a eu assez, il a regardé ses rabatteurs me torturer.» Ou: «Barbie était très, très cruel. Il me battait comme s’il ne savait même pas que j’existais. Ses yeux, généralement brillants mais errants comme des feux follets, devenaient tout noirs. Il était fou. Il aimait torturer les gens.» Ou: «Barbie aimait tirer sur les juifs avec un pistolet pointé à l’arrière de la tête. Il les mettait en haut d’un escalier. S’ils faisaient un saut périlleux parfait dans les escaliers à cause de la force du tir, il était content.» Un journaliste de l’hebdomadaire allemand Spiegel, a rapporté ainsi certaines «scènes macabres»: «Des femmes nues battues puis abusées sexuellement par des chiens; des prêtres catholiques que Barbie torturait par des chocs électriques, les faisant pendre par les pieds jusqu’à ce que le sang coule de leur bouche, de leur nez et de leurs oreilles; des enfants qu’il battait et affamait jour après jour.» Bolivie. Barbie alias Altmann. Il est sorti du pays il y a trente-sept ans. Parfois, les souvenirs des habitants de La Paz semblent très frais, comme si Barbie était encore là. Le gentil tío Klaus qui aimait donner des bonbons aux enfants. Le señor Altmann, qui se promenait toujours dans le centre-ville bien habillé et échangeait des idées avec les autres – et dont les yeux clignotaient lorsqu’il avait le champ libre pour torturer à huis clos. Aussi en Bolivie.

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